CLAIN Jessica
MAUCOUVEA Cindy
PAVADE Isabelle

Terminale L Lycée Le Verger 2001-2002
TRAVAUX  PERSONNELS ENCADRES
LETTRES- PHILOSOPHIE
 
 
 

L'ABSURDE
DANS LE PROCES
DE FRANZ KAFKA

 

 

SOMMAIRE

Introduction

 

I/ KAFKA & L'ŒUVRE : « LE PROCES »

A/ FRANZ KAFKA : L'ECRIVAIN MARGINAL & SOLITAIRE

B/ L'OEUVRE: "LE PROCES"
1) Genèse de l'oeuvre
2) Le résumé
 
 

II/ ANALYSE DE L'ABSURDE DANS L'ŒUVRE DE KAFKA 

A/ DEFINITION & CONCEPT PHILOSOPHIQUE

B/ UN HEROS ABSURDE DANS UNE SITUATION ABSURDE 
1) Joseph K., un personnage insaisissable
2) Une situation irrationnelle
3) Un lecteur déboussolé
 
 

III/ LE TEXTE ORIGINAL & SES METAMORPHOSES 

A/ COMPARAISON DE TROIS TRADUCTIONS DIFFERENTES D'UN MEME PASSAGE

B/ SIMILITUDES & DIFFERENCES ENTRE L'ŒUVRE DE KAFKA & LE FILM D'ORSON WELLES

Conclusion

Bibliographie


 
 

L'ABSURDE  DANS
« LE  PROCES »  DE  FRANZ  KAFKA



    « Le Procès » est une oeuvre posthume de Franz Kafka, publiée en 1925 par Max Brod un écrivain tchèque juif. Apparemment, c'est à cause de certains faits historiques que Kafka a réagi en écrivant des textes qui dévoilent les injustices. En effet par le moyen d'un récit de vie d'un employé modèle, sans problème et totalement insignifiant qui se retrouve brutalement impliqué dans un procès dont les enjeux lui échappent, Kafka dénonce la persécution, l'inhumanité et l'absence de liberté de l'homme face à la loi et la justice de son époque. En effet, il a réussi brillamment à montrer cette réalité affligeante en employant des tournures humoristiques propres à son humour noir. Kafka est l'écrivain du XX° siècle qui est à l'origine du courant littéraire de l'absurde qui voit l'Homme déchiré par des conflits et une situation qui le dépassent, Kafka a intégré Joseph K., un personnage lui-même absurde, dans une situation absurde.
    Mais comment l'absurde est-il mis en évidence dans la situation dans laquelle se trouve le personnage de Joseph K.? Pour répondre à cette problématique, nous présenterons d'abord l'oeuvre et son auteur, puis nous analyserons l'absurde dans l'oeuvre de Kafka en nous appuyant éventuellement sur le film d'Orson Welles, ensuite à partir du texte original, nous proposerons différentes lectures possibles d'un même passage traduit, et pour finir nous comparerons l'oeuvre de Kafka à son adaptation cinématographique réalisée par Welles.

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I / KAFKA  &  L' ŒUVRE : « LE  PROCES »

A/ FRANZ KAFKA: L'ECRIVAIN MARGINAL & SOLITAIRE

    Franz Kafka est né en 1883 à Prague, capitale de la Tchécoslovaquie. Ecrivain tchèque d'_expression allemande et de confession juive, il est issu d'une famille hostile à l'art sous toutes ses formes. D'ailleurs son père, n'acceptant pas la faiblesse physique et psychologique de son fils, lui impose un mode de vie exempt de toute activité artistique l'obligeant à travailler dans une compagnie d'assurance. Pour poursuivre sa carrière artistique, Kafka a dû non seulement affronter les préjugés à son sujet parce qu'il fait partie de plusieurs minorités à la fois, mais aussi tenir tête à son père ; c'est ainsi qu'en 1919 il écrit «Lettre au père» qu'il n'a jamais osé envoyer et d'autres textes, tels que «Le Procès» et «La Métamorphose», pour montrer à quel point ce qu'il subit l'affecte, mais avec une tonalité ironique qui caractérise son humour noir. Aussi écrit-il: « Je manque de sérieux, c'est bien pourquoi il faut que je m'en tire par des plaisanteries ».
    Il entame des études littéraires à l'université praguoise où il rencontre Max Brod et Franz Werfel qui deviendront ses amis. Sa solitude, ses doutes et son sentiment de culpabilité créent chez lui un désir d'écrire. Il semble que Kafka ait écrit et détruit beaucoup de manuscrits à cause de ses contrariétés et de sa fragilité psychologique.
    Sa vie sentimentale se trouve par là même troublée. Parmi les femmes qu'il a connues, seule Felice Bauer, une Berlinoise avec qui il entretient de bonnes relations jusqu'en 1917, semble le fasciner plus que les autres. Les nombreuses lettres qu'il lui adresse constituent le recueil épistolaire intitulé «Lettres à Felice». C'est vraisemblablement sa première rupture avec elle, en 1914 qui l'a amené à écrire ce roman, dans lequel il exprime son angoisse et ses craintes. Il abandonne totalement sa rédaction en 1917, après sa deuxième rupture avec cette même femme; sans doute pour oublier tout ce qui se rapporte à elle.

    Atteint d'une tuberculose, il suspend sa carrière pour se reposer et la reprend en 1922 malgré son mauvais état de santé. Il meurt le 3 juin 1924 au sanatorium de Kierling près de Vienne, laissant trois romans inachevés : «Le Procès», «Le Château», «L'Amérique», que Max Brod publiera contre sa volonté en  hommage à son meilleur ami. Les oeuvres parues du vivant de Kafka sont «Contemplation» (1913), «Le Verdict» (1913), «Un artiste de la faim» (1924), et d'autres encore.
 
 

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B/ LE  ROMAN : « LE  PROCES »

1) Genèse de l'oeuvre

    « Le Procès » (« Der Prozess » en allemand) a été commencé en août 1914. Nous pouvons affirmer que ce roman est en projet puisque bien avant sa rédaction, Kafka avait déjà composé des récits préparatoires, dans son journal, qui avaient pour but d'annoncer son roman. Apparemment, sa première rupture avec Felice Bauer, en 1914, a poussé Kafka à composer, biffer et rebiffer sans arrêt cette oeuvre qui à ses yeux est un moyen d'extérioriser ses sentiments. Il suspend sa rédaction définitivement en 1917, après avoir rompu pour la deuxième fois sa relation amoureuse avec Felice. La rédaction de cette oeuvre s'étale sur une période correspondant à 2 mois puisqu'elle a été interrompue plusieurs fois ; ce qui signifie que la disposition et l'organisation des nombreux chapitres inachevés posent problème. Kafka meurt donc en 1924, laissant son projet en ébauche. Au printemps 1925, allant à l'encontre des dernières volontés de son ami, Max Brod a fait publier les oeuvres dont il n'a pas terminé la rédaction. Pour faire paraître ce livre, Brod devait « se battre ». Il lui a fallu d'abord mettre de l'ordre dans les chapitres, puis supprimer les passages inachevés pour enfin le faire publier, ce qui n'a pas été une mince affaire. En effet, sachant que l'auteur de cette oeuvre était un Juif tchèque, certains refusaient de l'éditer. En parcourant le livre, nous nous rendons compte que chaque chapitre suit un ordre plus ou moins chronologique, puisque chacun d'eux a un titre qui désigne un moment dans le roman. Voici l'ordre que Brod propose :

1. Arrestation, conversation avec Madame Grubach, puis Mademoiselle Bürstner,
1. L'amie de Mademoiselle Bürstner,
1. Début de l'instruction,
1. Dans le prétoire désert, l'étudiant, les bourreaux du greffe,
1. Le bastonneur,
1. L'oncle, Léni,
1. L'avocat, l'industriel, le peintre,
1. Le négociant Block, l'avocat déchargé du dossier,
1. Dans la cathédrale,
1. Fin.

    « Le Procès » est composé à la fois de réalisme et de fantastique. L'oeuvre décrit un monde absurde, angoissant et sombre. La majeure partie de ses thèmes sont tirés de l'expérience personnelle de l'auteur. Le héros est désigné par son initiale. Ce traitement original est une caractéristique de la modernité et marquera le courant littéraire du nouveau roman, qui introduit dans une situation romanesque un personnage unique pouvant être un personnage universel. Tout comme son créateur, K. est fragile psychologiquement. De plus, il est à noter que non seulement K. ainsi que Kafka ressentent la même angoisse, mais aussi ont le même âge ; en effet K. meurt à 31 ans et les relations amoureuses de Kafka et de Felice Bauer prennent fin en 1914, alors qu'il est âgé de 31 ans. Tous ces points en commun entre l'auteur et le personnage peuvent nous amener à l'hypothèse que tous deux ne font qu'une seule et même personne.
 
 

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2) Le résumé

    Joseph K. ,un employé de banque modèle et sans problème, est arrêté un matin par des inconnus vêtus d'un uniforme de voyage. Soi- disant arrêté, K. reste libre pour continuer à vivre comme si rien ne s'était produit, mais il est sans arrêt surveillé et épié par trois de ses collègues de travail. Pensant, au début, que tout cela n'était qu'une vile plaisanterie de ses collègues, K. ne tient pas compte de ce qui se passe. Intrigué par l'absurdité de la situation, il interroge les policiers sur son arrestation et n'obtient aucune réponse ; c'est alors qu'un sentiment de culpabilité s'empare de lui. Pour montrer que tout le monde se trompe à son sujet, il accepte de venir à toutes les convocations et de comparaître devant le tribunal. Angoissé, il cherche par tous les moyens à s'innocenter et commence alors à négliger son travail. En effet, sous le conseil de son oncle, il engage un avocat qu'il va renvoyer par la suite à cause de son inefficacité ; ce qui le contraint à assurer lui-même sa propre défense devant la Cour de Justice. Il sollicite également l'aide du peintre des juges qui ne lui garantit pas un acquittement définitif. Plus tard dans une cathédrale, il rencontre son ancien avocat qui lui explique qu'il est bel et bien innocent, mais K. ne prend pas en considération ses paroles. Ses inquisiteurs qui, l'avaient interpellé, l'emmènent dans un endroit non fréquenté et retiré de la ville pour l'exécuter. Incapables de le faire eux-mêmes, ils feignent un geste de politesse se proposant l'un l'autre le couteau pour avoir « l'honneur » d'exécuter le condamné. Se rappelant l'enfer qu'il a vécu auparavant, il se laisse faire par les deux bourreaux et meurt étant convaincu que la honte le suivrait jusque dans la mort.
 
 

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II/ ANALYSE DE L'ABSURDE DANS L'ŒUVRE DE KAFKA
 

A/ L'ABSURDE: DEFINITION  &  CONCEPT  PHILOSOPHIQUE

    Le mot « Absurde » est utilisé dans divers domaines ; de ce fait, il revêt plusieurs significations. Littéralement, ce mot désigne ce qui est incohérent, insensé, contraire à la logique et à la raison.
Ce mot est aussi un concept philosophique utilisé dans la philosophie existentialiste qui s'est développée après la seconde guerre mondiale. Les philosophes existentialistes athées, comme Sartre, affirment que puisque le monde est contingent, c'est-à-dire qu'il n'est pas nécessaire, l'Homme est lui aussi contingent. Autrement dit, le monde et l'Homme sont, mais peuvent ne pas être. Donc, l'Homme ne fait qu'exister et il n'a aucune essence car celle-ci est précédée par l'existence de l'Homme. Le non-sens du monde et l'absence de cause contestent alors l'existence de Dieu; c'est ainsi que l'Homme devient non seulement « cause de soi » mais aussi maître de son destin. Et c'est en ce sens que l'existence de l'Homme est absurde. Il n'en est pas de même dans la croyance judéo-chrétienne. D'après les philosophes existentialistes chrétiens tels que Kierkegaard, l'Homme ne comprend pas le sens de ce qu'il lui arrive et cela lui paraît absurde. Mais ce qui, pour lui, est dénué de sens ne l'est pas pour Dieu qui est un être souverainement parfait, infini, éternel, immuable, omnipotent et omniscient. D'ailleurs, l'exemple de Job illustre très bien cette vérité philosophique. En effet, Job était un fidèle adorateur de Dieu et un homme intègre et juste. Il était comblé sur le plan familial et matériel, puisqu'il avait une famille nombreuse et possédait l'un des plus grands cheptels de sa région. Mais un jour, il perdit tous ses animaux à cause des maraudeurs et de la maladie. Ensuite, ses enfants périrent. Atteint d'un furoncle malin, il se grattait avec un tesson, assis dans la cendre. Son épouse, dégoûtée, se sépara de lui, lui lançant : « Maudis Dieu et meurs ! ». Et pour le décourager encore plus, il fit la connaissance de trois faux consolateurs qui mirent en doute son innocence. Tous ces évènements, pour Job, étaient absurdes, car il était sûr de n'avoir causé de tort à personne. Mais pour Dieu tout cela avait du sens. Mais voyant qu'il était resté fidèle, Dieu le bénit lui donnant l'équivalent de ce qu'il avait perdu : sa femme, de nouveaux enfants, des nouveaux troupeaux.

    Dans la littérature absurde, le personnage a des sentiments mélancoliques et pessimistes à cause du non-sens du monde qui l'entoure. Lorsqu'il essaie d'expliquer sa situation absurde par un discours rationnel, le personnage n'y parvient pas, car l'absurde échappe à la logique. C'est à juste titre que Kafka a écrit dans son journal : « Je tente toujours de communiquer quelque chose qui n'est pas communicable, et d'expliquer quelque chose qui n'est pas explicable ». En outre, étant dans l'incapacité d'expliquer l'absurde, la faculté d'expression du personnage absurde connaît soit l'altération, soit la disparition ; c'est ce qu'on appelle la crise du langage. Enfin, les littérateurs absurdes comme Albert Camus, Jean-Paul Sartre et Samuel Beckett n'hésitent pas à user des idées philosophiques existentialistes pour composer leurs oeuvres.
 
 

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B/ UN HEROS ABSURDE DANS UNE SITUATION ABSURDE

1) Joseph K., un personnage insaisissable

     Joseph K. est un personnage évasif et peut-être même énigmatique. En effet, l'auteur est resté très vague sur le portrait physique de son héros ; par contre il dit comment le personnage est vêtu. Les éléments informatifs le concernant se réfèrent uniquement à son prénom et son activité professionnelle; ce qui fait de lui un personnage type du nouveau roman mais surtout absurde. K., voulant s'innocenter, cherche tous les moyens possibles pour y parvenir. D'abord, il essaie de comprendre de quoi on l'accuse et pourquoi en menant son enquête, mais il n'obtient aucune réponse logique ; de plus non seulement il ne comprend rien ni personne mais en plus il est incompris. Dans le premier chapitre nous constatons bien que l'incompréhension entre les hommes de loi et l'accusé s'est installée lorsque ce dernier les a interrogés sur les raisons de son arrestation. En effet, l'un des policiers a dit de K. : « C'est un homme qui ne veut rien comprendre », tandis que K. pensait qu' « ils parlent de choses qu'ils ne comprennent pas ».
    C'est alors que K. donne l'impression de tâtonner dans un monde ténébreux, dénué de sens. Même lorsque son avocat lui annonce qu'il n'a rien à craindre puisqu'il est innocent, K. n'a pas fait attention à ses paroles. Cette situation l'accable tellement qu'il finira en quelque sorte par penser que sa faute c'est lui-même ; c'est ainsi que, se sentant plus frustré et plus angoissé que jamais, il s'est donc laissé tuer pour en finir au plus vite avec ses problèmes.

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2) Une situation irrationnelle

    Le texte commence par présenter un employé de banque modèle et insignifiant dans son lit un matin, comme s'il s'agissait d'une journée banale. Un homme inconnu entre dans sa chambre de manière impromptue et lui annonce son arrestation. K. se retrouve face à  des gens prétendant que « la loi […] ainsi faite », ils sont obligés d'accomplir leur devoir en fouillant dans ses affaires personnelles à la recherche de quelque chose qui l'incriminerait (mais qui apparemment n'existe pas). Cette réaction a certainement déplu  à K. et l'a aussi intrigué ; c'est pour cela qu'il a, à plusieurs reprises, répété que cette situation est absurde et demande à ces représentants de la loi les charges retenues contre lui. Quelquefois, K. préférait se taire plutôt que de continuer à interroger ses interlocuteurs qui ne lui débitent que des absurdités. Ce qui est le plus étrange c'est que seul le personnage de K. s'aperçoit que rien n'est logique. Même le lecteur se rend compte de l'absurdité de cet événement.
    En regardant l'adaptation cinématographique, le spectateur peut percevoir cette atmosphère inquiétante. Lorsque Joseph K. cherche par un moyen légal à se disculper, il constate que même la loi ne peut le tirer de ses problèmes ; c'est alors qu'il décide de se défendre seul contre tous ses accusateurs ; mais sans succès. Ne souhaitant plus se battre pour s'innocenter, K. reste passif et ne prend même pas au sérieux la bonne nouvelle que son ancien avocat lui annonce. A la fin du texte, l'exécution de K. paraît assez insolite parce que d'abord nous avons l'impression qu'il est traité comme une bête qu'on emmène à l'abattoir. En effet, ses bourreaux le conduisent dans un endroit retiré de la ville et  utilisent un couteau pour le lui planter dans le coeur. Remarquons le geste des bourreaux, qualifié par le narrateur d' « écoeurantes politesses » : ils se tendaient le couteau l'un l'autre par courtoisie pendant longtemps avant de se décider à exécuter le condamné qui espérait être secouru.

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3) Un lecteur déboussolé

    Dans l'incipit du roman, la phrase : « Il fallait qu'on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté » semble s'adresser au lecteur. En effet, cette phrase courte et concise a pour but de susciter la pitié et l'indignation du lecteur qui apprend qu'une calomnie est à l'origine de l'arrestation de K.. Le narrateur, qui est bien présent dans le roman, a des propos et des remarques qui confirment au lecteur que les autres personnages et leur justice se trompent sur le compte de K.. Dans les pages suivantes, le lecteur s'étonne de plus en plus et s'indigne en apprenant que la justice même a commis l'erreur de punir un innocent sans avoir de preuve. Comme Joseph K., le lecteur se rend compte de l'irrégularité de la situation. De ce fait, le lecteur peut manifester non seulement de la sympathie mais également de l'empathie à l'égard de personnage victime d'une injustice. Le lecteur (ou le spectateur) peut en arriver même à se poser des questions, peut-être les mêmes que K., sur cette mystérieuse affaire.

     L'atmosphère présente dans le texte est inquiétante ; de même que dans l'adaptation de Welles puisque le fait qu'elle soit en noir et blanc renforce le mystère et l'étrangeté de la situation de K.. Le spectateur, le lecteur, tout comme K. perçoivent la présence de l'obscurité régnant dans cette histoire absurde, dans l'esprit absurde des personnages secondaires et dans les systèmes économique, social et judiciaire ; ce qui donne l'impression au lecteur que K. tâtonne dans un monde ténébreux.
Dans son film, Orson Welles a très bien suggérer l'égarement de K. dans le noir. A un moment donné, le lecteur et le spectateur se trouvent dans la même situation que K., c'est-à-dire qu'ils cherchent une logique ou un sens à ce procès. Aussi, est-il approprié de dire que le lecteur est désorienté, car rien n'a de sens puisqu'il ne peut rien expliquer. Cependant, ce roman prend du sens lorsque le lecteur s'aide du journal de Franz Kafka pour avoir de plus amples explications.
 
 

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III/ LE TEXTE ORIGINAL & SES  METAMORPHOSES

A/ COMPARAISON  DE  TROIS  TRADUCTIONS  DIFFERENTES  D'UN  MEME  PASSAGE
 

La traduction d'une oeuvre est nécessaire pour que le texte original puisse traverser le temps et les nations. Cette tâche requiert alors non seulement de la réflexion, mais aussi beaucoup de travail et de recherches. De plus, il est fréquent de trouver des textes ayant plusieurs traductions différentes dans la même langue. C'est le cas pour le roman de Franz Kafka « Der Prozess », en français « Le Procès », qui a été adapté en langue française par Alexandre Vialatte en 1933, Georges-Arthur Goldschmidt en 1983 et Bernard Lortholary en 1983 également. Dans notre étude de cette oeuvre de Kafka, nous nous proposons de confronter trois traductions différentes au texte original.
 
 

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Texte original :

Jemand mußte Josef K. verleumdet haben, denn ohne daß er etwas Böses getan hätte, wurde er eines Morgens verhaftet. Die Köchin der Frau Grubach, seiner Zimmervermieterin, die ihm jeden Tag gegen acht Uhr früh das Frühstück brachte, kam diesmal nicht. Das war noch niemals geschehen. K. wartete noch ein Weilchen, sah von seinem Kopfkissen aus die alte Frau, die ihm gegenüber wohnte und die ihn mit einer an ihr ganz ungewöhnlichen Neugierde beobachtete, dann aber, gleichzeitig befremdet und hungrig, läutete er. Sofort klopfte es und ein Mann, den er in dieser Wohnung noch niemals gesehen hatte, trat ein. Er war schlank und doch fest gebaut, er trug ein anliegendes schwarzes Kleid, das, ähnlich den Reiseanzügen, mit verschiedenen Falten, Taschen, Schnallen, Knöpfen und einem Gürtel versehen war und infolgedessen, ohne daß man sich darüber klar wurde, wozu es dienen sollte, besonders praktisch erschien.

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1) Traduction de VIALATTE :

On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin. La cuisinière de sa logeuse, Mme Grubach, qui lui apportait tous les jours son déjeuner à huit heures, ne se présenta pas ce matin-là. Ce n'était jamais arrivé. K. attendit encore un instant, regarda du fond de son oreiller la vieille femme qui habitait en face de lui et qui l'observait avec une curiosité surprenante, puis, affamé et étonné tout à la fois, il sonna la bonne. A ce moment on frappa à la porte et un homme entra qu'il n'avait encore jamais vu dans la maison. Ce personnage était svelte, mais solidement bâti, il portait un habit noir et collant [qui ressemblait à un vêtement de voyage], pourvu d'une ceinture et de toutes sortes de plis, de poches, de boucles et de boutons qui donnaient à ce vêtement une apparence particulièrement pratique sans qu'on pût cependant bien comprendre à quoi tout cela pouvait servir.

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2) Traduction de GOLDSCMIDT :

Quelqu'un avait dû calomnier Joseph K. car, sans rien avoir fait de mal, il fut arrêté un matin. La cuisinière de Mme Grubach, sa logeuse, qui lui apportait son déjeuner tous les jours vers huit heures, ne vint pas cette fois. Ce n'était encore jamais arrivé. K. attendit encore un petit moment, appuyé sur son oreiller, il surprit la vieille femme qui habitait en face en train de le contempler avec une curiosité tout à fait inhabituelle puis, tout à la fois affamé et un peu étonné, il sonna. On frappa aussitôt et un homme entra qu'il n'avait encore jamais vu dans cet appartement. Il était svelte et pourtant bâti en force, il portait un vêtement noir collant, qui, comme les vêtements de voyage, était muni de divers soufflets, poches, boucles, boutons et d'une ceinture, et qui, pour cette raison, sans qu'on sache très bien à quoi ce vêtement pouvait servir, paraissait particulièrement pratique.

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3) Traduction de LORTHOLARY :

Il fallait qu'on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté. La cuisinière de Madame Grubach, sa logeuse, ne lui apporta pas son petit déjeuner, comme elle le faisait tous les jours vers huit heures. Jamais ce n'était arrivé. K. attendit encore un moment et vit, de son oreiller, la vieille dame d'en face qui l'observait avec une curiosité tout à fait insolite. Puis, intrigué en même temps qu'affamé, il sonna. Aussitôt on frappa à la porte et un homme entra, que jamais K. n'avait vu dans cette maison. Svelte et pourtant bien bâti en force, il était sanglé dans un vêtement noir muni, comme les costumes de voyage, de toutes sortes de rabats, de poches, de brides, de boutons et d'une ceinture : sans qu'on sût bien à quoi cela pouvait servir, cela avait l'air extrêmement pratique.
 
 

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4). Analyse

     Après examen et comparaison de ces trois traductions du premier paragraphe du roman « Le Procès », il nous est facile de constater quelques différences. Nous pouvons d'abord noter que la traduction d'Alexandre Vialatte comporte des inexactitudes et même des non-sens. Nous le constatons, par exemple, dans la deuxième phrase : « La cuisinière de sa logeuse, Mme Grubach, qui lui apportait tous les jours son déjeuner à huit heures, ne se présenta pas ce matin-là ». Effectivement, si nous lisons bien cette proposition, nous comprenons que c'était Mme Grubach qui apportait le déjeuner de K., or dans le texte original, ce n'est pas ce que Kafka laisse entendre. En outre, les deux autres traducteurs ont évité cette erreur de contre-sens. A d'autres endroits du roman, il a commis la même faute et, en voulant tenir compte de sa propre sensibilité de littérateur, Alexandre Vialatte a, en quelque sorte, transformé le sens et le ton dans certains passages du texte et par la même occasion il les a vieillis. Enfin, les expressions utilisées par Vialatte dans ce passage ne rendent pas très bien le ton cocasse et l'humour noir de Kafka. C'est le cas dans la quatrième phrase : « K. attendit encore un instant, regarda du fond de son oreiller la vieille femme qui habitait en face de chez lui et qui l'observait avec une curiosité surprenante, […] ». Mais le fait qu'il y ait des inexactitudes dans la traduction de Vialatte ne la rend pas pour autant si mauvaise.

    Lorsque nous confrontons le texte en allemand et le deuxième texte en français, nous remarquons que Goldschmidt a fait du mot à mot. En effet, les expressions, les tournures stylistiques, la structure des phrases ainsi que le temps des verbes sont pratiquement les mêmes. La toute première phrase du roman par exemple : « Jemand mußte Josef K. verleumdet haben, denn ohne daß er etwas Böses getan hätte, wurde er eines Morgens verhaftet » correspond tout à fait à la phrase traduite en français : « Quelqu'un avait dû calomnier Joseph K. car, sans avoir fait de mal, il fut arrêté un matin ». Il est vrai que la traduction mot à mot d'un texte peut éviter au traducteur de faire des erreurs de contresens comme cela a été le cas dans celle de Vialatte. Cependant la traduction d'un texte mot à mot présente des inconvénients. Le ton utilisé par Kafka est un peu faussé, puisque les expressions employées dans le texte en allemand ne sont plus perçues de la même manière en français. Autrement dit, les mots utilisés à l'origine ayant pour but de rendre le texte comique peuvent faire sourire le lecteur germanique, mais cela n'est pas forcément le cas pour le lecteur français.

    Enfin Lortholary, contrairement aux deux traducteurs précédents, n'a pas cherché à s'approcher le plus du texte original en ce qui concerne le style d'écriture, les expressions et la structure des phrases. C'est ce que nous notons dans la première phrase du roman : « Il fallait qu'on ait calomnié Joseph K. : un matin, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté ». Effectivement, dans cette proposition, la conjonction de coordination « denn » (« car » en français) a été remplacée par un signe de ponctuation, les deux points, pour introduire l'explication et la cause. Bien que cette version française ne ressemble pas beaucoup au texte en allemand, c'est elle qui semble être plus dans l'esprit de Kafka, car elle fait bien ressortir le ton burlesque et  son humour noir dans le texte. Dans la troisième phrase du texte original, le traducteur a traduit l'adjectif qualificatif « ungewöhnlichen » par « insolite », au lieu de l'expression traduite mot à mot : « inhabituelle », peut-être pour suggérer encore plus le comique de la situation. Lortholary a su restituer toute la force de l'écriture de Kafka, sans toutefois vieillir le texte ; ce qui rend le roman compréhensible et agréable à lire. Nous pouvons donc conclure que la traduction qui sera encore valable pour longtemps est bien celle de Lortholary.
 
 

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B/ SIMILITUDES & DIFFERENCES ENTRE L'ŒUVRE DE KAFKA  &  LE  FILM  D'ORSON  WELLES

    Le roman de Kafka « Le Procès » a été repris dans le cadre cinématographique par Orson Welles en 1963, avec Anthony PERKINS dans le rôle de Joseph K., Jeanne MOREAU dans celui de Mlle BÜRSTNER, Romy SCHNEIDER dans celui de Léni, Madeleine ROBINSON dans celui de Mme Grubach et enfin Orson WELLES dans celui de l'avocat de K..

    Entre l'oeuvre littéraire et l'adaptation cinématographique, il existe non seulement des similitudes mais aussi des différences. Nous allons d'abord analyser quelques ressemblances, ensuite quelques différences.
Le réalisateur s'est attaché avant tout à respecter l'ordre chronologique du roman ; chaque chapitre apparaît effectivement dans l'ordre dans le film.       Remarquons que Welles a brillamment réussi à mettre en évidence le côté absurde et la fragilité psychologique du personnage de K. . Il a également fait ressortir l'angoisse de K. traqué par la loi malgré son innocence. De plus, conformément à l'intention de Kafka, il a pu faire ressortir l'humour noir qui se dégage de la situation absurde dans laquelle se trouve le protagoniste en n'omettant pas les passages comiques du roman. L'atmosphère étrange de l'oeuvre est très bien reproduite dans le film car le spectateur, comme K., peut se rendre compte de l'absurdité.

    Les dissemblances entre l'oeuvre littéraire et le film sont assez nombreuses et  repérables. Tout d'abord, le film commence par l'histoire fondamentale du chapitre 9 racontée par le prêtre à K., dans la cathédrale. Peut-être Orson Welles voulait-il que ce récit serve de morale à l'histoire de Joseph K.. Certains détails du texte n'ont pas été insérés dans l'adaptation. Par exemple au début, K. était censé téléphoner à la cuisinière de Madame Grubach pour lui demander d'apporter son petit déjeuner, mais le réalisateur a préféré faire entrer directement les autres acteurs dans l'action. De plus, certains personnages du film ne sont pas tels qu'ils sont décrits dans le roman ; c'est le cas du commissaire à la moustache, qui n'en a pas dans le film. La fin du film et le dénouement de l'oeuvre sont très différents: chez Kafka, K. est exécuté par des bourreaux tandis que dans le film, K. pris est de folie et est tué par l'explosion d'une dynamite jetée par ses bourreaux.
 
 

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CONCLUSION
 

 Après une étude de l'oeuvre de Kafka, « Le Procès », nous sommes désormais capables de répondre à la problématique initiale. En effet, l'absurde est mis en évidence dans ce roman par l'écriture. Il est intéressant de noter que l'absurde chez Kafka est différent de l'absurde chez Sartre, Camus, Ionesco et Beckett, du fait de son atmosphère particulière qui désoriente le personnage principal ainsi que le lecteur. D'ailleurs, la langue française attribue l'adjectif  qualificatif « kafkaïen » ou « kafkaïenne » à tout ce dont l'absurdité et l'illogisme évoquent l'atmosphère des romans de cet écrivain. Dans « Le Procès », non seulement l'absurde est introduit par l'écriture, mais aussi par le personnage principal qui est absurde lui-même. Joseph K., le souffre-douleur d'un système juridique et social incompréhensible et un peu biscornu, est un personnage n'ayant pas vraiment d'identité et qui parfois a des réactions bizarres. Bien qu'insaisissable, K. semble être porteur de sens et de valeurs pour chacun d'entre nous. De plus, il donne l'impression qu'il s'adresse à des gens de tous pays et de toutes les époques, ce qui peut nous amener vers un autre sujet de réflexion : en quoi vraiment ce K. est-il un personnage atemporel et universel ? Et en quoi l'absurde kafkaïen interpelle-t-il chaque lecteur ?
 
 

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BIBLIOGRAPHIE
 

Textes de base utilisés pour l'étude de l'absurde :
- « Le Procès » de Franz KAFKA, traduction d'Alexandre Vialatte. Edition    FOLIO.
-  « Le Procès » de Franz KAFKA, traduction de Georges-Arthur GOLDSCHMIDT. Edition POCKET.
- « Le procès » de Franz KAFKA, traduction de Bernard LORTHOLARY. Edition G.F FLAMMARION.
-  http://www.gutenberg.aol.de/kafka/prozess/prozes92.htm (texte original)
 

Sources bibliographiques :
- « Le nouveau dictionnaire des oeuvres de tous les temps et de tous les pays ». Edition de Robert Lafont.
- « Grand Larousse » en 5 tomes.
-  « Le Grand Robert : Dictionnaire de la langue française ».
-  « Encyclopédie Larousse 2000 » en 6 volumes.
-  « Dictionnaire encyclopédique en 4 volumes ». Edition LAROUSSE.
- « Encyclopaedia Universalis » tome 1.
 

Sites Internet :
-  http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/ni/ni_891_p0.html
-  http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/jb/jb_605_p1.html
-  http://www.koikadit.net/
-  http://users.nmic.net/pj/kafka.htm
-  http://info.pitt.edu/~kafka/kafkabio.htm
-  http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/ma/ma_683_p0.html
-  http://fr.encyclopedia.yahoo.com/articles/ma/ink_ma_2131/sim070.html
-  http://membres.tripod.fr/FK/analyse.htm
-  http://www.andel3w.dk/antuser/French/g-tour/gtour001.htm
-  http://www.kafka-franz.com/

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