IV - BAUDELAIRE: l'ART ET LA BEAUTE
INDEPENDANTS DE LA MORALE


    l'art et la beauté ont tenu une place éminente dans  Les Fleurs du mal . En effet, Baudelaire il a publié de nombreux comptes rendus des Salons de peinture mais aussi des articles de critique littéraire et des analyses de tableaux. Dans Les Fleurs du mal , Baudelaire présente l'art en tant que recherche et expérience de la beauté mais aussi comme un moyen privilégié pour l'homme d'affirmer sa qualité " d'image de Dieu ". Ainsi nous voyons qu'il y a un rapport entre l'art et la beauté qui pour Baudelaire sont indépendants de la morale: " Il y a plusieurs morales. Il y a la morale positive et pratique à laquelle tout le monde doit obéir. Mais il y a la morale des arts. celle-ci est tout autre"

A - l'art

    Dans son œuvre, Baudelaire rend hommage aux plus grands noms de la peinture (Rubens, Léonard de Vinci, Rembrandt) et de la sculpture (Michel-Ange, Puget) ; hommage que l'on retrouve dans le poème " Les phares ". Baudelaire y reprend aussi une idée ancienne qui date de la renaissance, la création artistique est :

" () le meilleur témoignage
Que nous (les humains) puissions donner de notre dignité. "

    Car l'artiste, en concevant des œuvres de beauté qui sont gigantesques, imite en quelque sorte le pouvoir créateur absolu, celui de Dieu. Ainsi, par l'art, l'être humain devient créateur à son tour.

    Toutefois, l'art donne une image embellie de la vie humaine, sous toutes ses apparences, y compris les plus pitoyables. En effet, le prodige de l'art est qu'il permet une incontestable métamorphose de la réalité : même des sujets infâmes peuvent devenir par l'art un modèle de beauté.

    Néanmoins, l'art peut être aussi néfaste à l'homme car il est considéré comme un agrandisseur du spleen. En effet, la contradiction de l'art est que, loin d'enlever l'âme du spleen, il peut, au contraire, accroître l'accablement, en donnant une tournure majestueuse et dramatique aux sentiments. Nous percevons ce danger dans le sonnet " La Musique ". Baudelaire, pour décrire la frénésie qu'il perçoit au contact de la musique, prend l'image de la navigation en pleine mer. La musique (qui est peut-être dans ce poème celle de Wagner, musicien que le poéte appréciait) comme il le dit le " prend comme une mer ". Il a le désir d'être un vaisseau emporté sur des " flots amoncelés ". Néanmoins, cette pratique étourdissante a sa doublure :

" d'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir ! "

    Ainsi, la musique est une " épée à double tranchant ". Elle peut protéger l'âme ou bien l'enliser encore plus dans ses obscurités.

    Pour Baudelaire, l'art est indépendant de tout lien avec la morale. De même qu'il exclut l'idée que l'art puisse être mis au service de la vie mais il est loin de refuser le contraire, c'est-à-dire que la vie puisse être mise au service de l'art. Il juge qu'une expérience n'est morale que si elle est esthétiquement féconde. l'artiste a donc une morale qui lui est appropriée mais cette morale comprend une délimitation car l'exploration de la beauté rejette tout laisser-aller aux plaisirs fondamentaux de la vie. Le poète doit donc ôter la beauté du mal, c'est-à-dire de la souffrance et du péché.

    Enfin, nous pouvons retenir cette phrase de Baudelaire sur l'art :

" l'art consiste à créer une magie suggestive contenant à la fois l'objet et le sujet, le monde extérieur à l'artiste et l'artiste lui-même ".

B - La beauté:

    Baudelaire pense que les idées esthétiques coïncident aux idées morales, le beau est rattaché au bien et la laideur, la souffrance et le malheur au mal. Cette conception est surtout visible dans les poèmes d'amour que lui inspire Madame Sabatier. Par exemple, dans " Le Flambeau vivant ", les yeux de celle-ci éclairent le poète, à la fois vers le beau et le bien :

" Me sauvant de tout piége et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau "

    Et le titre même du recueil insinue cette idée que l'on peut extraire la beauté du mal lui-même.

    Baudelaire utilise maintes représentations, parfois contradictoires, pour traduire sa conception de la beauté. Par exemple, dans le sonnet " La Beauté ", il rapproche celle-ci à un " sphinx ", une énorme monument de pierre, glacé, figé. Cette vision de la beauté est entièrement cruelle car elle exclut l'animation et la cadence de la vie.

    Pourtant, dans " Hymne à la beauté ", Baudelaire nous donne de celle-ci une idée divergente. Ce n'est plus la statue froide et austère, c'est un être inquiétant, à la fois ange et démon. Le poète tourmenté par le spleen cherche dans la beauté une ivresse qui puisse lui faire oublier son malheur. Il ne s'inquiète plus de la morale ; aussi nous montre-t-il, dans ses nombreux poèmes, toutes les convoitises charnelles et même érotiques de l'Homme, comportement qui paraît grossier aux yeux de ses dénigreurs.

    Le poète avance, au sujet de la beauté, qu'on peut la " comparer au vin ". Elle est de ce fait devenue un autre de ces " paradis artificiel", comme l'alcool ou la drogue.

    En fait, le primordial pour Baudelaire, c'est que la beauté ouvre à la conscience les passages de l'éternel. c'est donc par la dévotion de la beauté que l'homme s'évade hors de sa prison et pénètre dans les lieux du mystère, sujet de ses rêves et de son désir. Il échappe au Temps, à l'ennui, au spleen.

    La beauté est saluée comme la forme privilégiée de l'idéal et correspond aux moments heureux où le poète échappe au spleen. La beauté suscite chez Baudelaire " une extase faite de volupté et de connaissance ". c'est une volupté de nature intellectuelle puisque c'est, pour Baudelaire, une fête de l'esprit. Le poète lui voue un véritable culte ; déesse, elle a la perfection d'une statue et elle est érigée en valeur suprême. De sorte qu'il s'adresse à la beauté avec une ferveur quasi religieuse. c'est d'elle qu'il attend le salut. En réponse à l'adoration qui lui est adressée, la Beauté exerce un rôle de consolatrice.

    Ordre, luxe (inutile), calme, volupté sont les composantes d'un monde orienté vers la beauté. " Le beau est toujours bizarre " (cette formule est de Baudelaire lui-même). Car le bizarre s'oppose au naturel. Le bizarre est, en somme, ce qui échappe à la norme, à la règle, à la convention.

    De même que la conception de la beauté de Baudelaire diffère de celle des censeurs qui considèrent que ses " tableaux (…) conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur (…) "

Dans ses  Carnets intimes , Baudelaire écrivait sur sa nouvelle manière de comprendre la beauté, une de ses plus belles pages. La beauté est le merveilleux commentaire fait par le poète lui-même de " l'Hymne à la beauté " dont voici un extrait :

" j'ai trouvé la définition du Beau. c'est quelque chose d'ardent et de triste, quelque chose d'un peu vague, laissant carrière à la conjecture. Je vais, si l'on veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à l'objet, par exemple, le plus intéressant dans la société, à un visage d'homme. Une tête séduisante et belle, une tête d'homme, veux-je dire, c'est une tête qui fait rêver à la fois, - mais d'une manière confuse, - de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, - soit une idée contraire, c'est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau. " (extrait de" Fusées , 1851)
 

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