Evariste de PARNY :
éléments biographiques et bibliographiques
Evariste, Désiré de FORGES de PARNY
né le 6 février 1753 à Saint-Paul (île Bourbon).
Vers dix ans, il est envoyé en France, au collège de Rennes; plus tard il hésite entre se faire moine ou la carrière militaire. Il fréquente la Cour, Versailles, où il rencontre Antoine BERTIN (1752-1790), lui aussi originaire de Bourbon, ainsi que Nicolas-Germain LEONARD (né à la Guadeloupe, 1744-1793). Ils forment un groupe de poètes soldats qui se réunissent chez de PARNY, l'hiver à Paris, l'été dans la vallée de Feuillancourt. Ils appellent leur société «la Caserne» où la vie intellectuelle se mêle aux autres plaisirs de la vie en société de jeunes officiers.
Un retour à Bourbon à l'âge de vingt ans, une liaison amoureuse (?) avec Esther Lelivre qu'il nomme Eléonore dans sa poésie. En 1778, parution des Poésies Erotiques, rééditées et complétées en 1784 par les Elégies (inspirées par le mariage d'Eléonore).
Le père de PARNY s'oppose à son mariage avec Esther-Eléonore.
Le Lendemain
« Enfin, ma chère Eléonore,
Tu l'as connu ce péché si charmant.
Que tu craignais même en le désirant :
En le goûtant, tu le craignais encore.
Eh bien, dis-moi, qu'a-t-il de si effrayant?
Que laisse-t-il après lui dans ton âme?
Un léger trouble, un tendre souvenir,
L'étonnement de sa nouvelle flamme,
Un doux regret, et surtout un désir »>
(Premier texte des Poésies Erotiques)
Il retourne à Paris dont il regrette la vie intellectuelle et brillante, comparée à la monotonie de la vie à Bourbon, «[la nature] est toujours la même : un vert triste et sombre vous donne toujours la même sensation. Ces orangers, couverts en même temps de fruits et de fleurs, n'ont pour moi rien d'intéressant, parce que jamais leurs branches dépouillées ne furent blanchies par le frimas» Dans la même lettre à BERTIN (janvier 1775), il exprime aussi sa révolte contre l'esclavage : «Je ne saurais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tomber que sur le spectacle de la servitude, où le bruit des fouets et des chaînes étourdit mon oreille et retentit dans mon coeur. Je ne vois que des tyrans et des esclaves, je ne vois pas mon semblable. On troque tous les jours un homme contre un cheval : il est impossible que je m'accoutume à une bizarrerie si révoltante.»>
En 1783, nouveau voyage à Bourbon, l'île de France et en Inde. Il aurait composé les Chansons Madécasses pendant son séjour à Pondichéry.
Publication des Chansons Madécasses en 1787.
PARNY est ruiné par la Révolution, il travaille dans divers ministères, fait paraître des oeuvres, La Guerre des Dieux, Le Portefeuille Volé, Les Déguisements de Vénus.> Marié en 1802, Académie Française en 1803.
Donné par l'Anthologie Poétique française, XVIII° siècle, Garnier-Flammarion, peu d'ouvrages le citent comme membre de l'Acad. Fr., parfois on le donne simplement comme membre de l'Institut de France, fondé en 1795, regroupant les académies Française, des inscriptions et Belles-lettres (fondée en 1664) des sciences (1666), des beaux-arts (1816) et des sciences morales et politiques (1832)
Pensionné par Napoléon en 1813 (pension supprimée par la Restauration), il meurt le 5 décembre 1814 en ayant connu une notoriété certaine.
LES CHANSONS MADECASSES
Douze textes en prose que PARNY présente comme des traductions.
La fiction de la traduction est un procédé courant à l'époque, traduction qui va même jusqu'à l'imposture littéraire, Les Poèmes d'Ossian, de MACPHERSON paraissent en 1760. Le passage par la fiction de la traduction permet à de PARNY de s'écarter de la métrique de la poésie française. Voir dans l'introduction : «Ils n'ont point de vers, leur poésie n'est qu'une prose soignée.»
D'autre part l'oeuvre s'inscrit dans un contexte exotique à la mode dans la société de la fin du XVIII° siècle. Les îles lointaines dont office de lieux utopiques, dont la société reste proche de l'Etat de Nature. Les Etudes de la Nature de BERNARDIN de SAINT-PIERRE sont publiées entre 1784 et 1788 (Paul et Virginie).
La poésie de PARNY apparaît parfois aussi comme une poésie bucolique, de l'évocation et l'éloge de la Nature, du retour aux champs.
On le cite aussi (avec BERTIN et LEONARD) parmi les pré-romantiques, poètes précurseurs du romantisme, bien qu'aucun, et pour cause n'ait jamais pu revendiquer cette étiquette, par les thèmes de leurs oeuvres, aussi bien la nature, l'exotisme, que les amours impossibles et les passions malheureuses.
L'ensemble des douze chansons se présente comme des discours, ou des dialogues, certaines sont même construites comme des oeuvres dramatiques.
CHANSON I
Dialogue entre l'arrivant, explorateur blanc, et un indigène; puis entre le Blanc et le Roi. Hospitalité. Accueil pacifique à un hôte pacifique. Etat de nature, homme naturellement bon.
CHANSON II
La fille du Roi est invitée à satisfaire les désirs sexuels de l'arrivant. Thème traditionnel de l'exotisme du XVIII° siècle (DIDEROT, Supplément 1772). Situation probablement peu vraisemblable, en tout cas en ce qui concerne la fille du Roi.
CHANSON III
Récit de guerre. Un ennemi a provoqué le Roi. Celui-ci se défend et défait son adversaire malgré son nombre. Au passage, le récitant souligne la gloire et la bravoure de l'ennemi vaincu, donc celle plus grande, du vainqueur.
CHANSON IV
Dialogue. Lamentations. Le fils du Roi est mort dans la bataille. Le Roi, un choeur de femmes, un choeur d'hommes. Les femmes se lamentent sur la mort d'un amant. Le Roi stoppe les pleurs.
CHANSON V
Mise en garde contre les Blancs, texte profondément anticolonialiste (en 1787). Maurice RAVEL a orchestré les Chansons Madécasses en 1927, et entre autres, celle-ci a déclenché un scandale. La Chanson est en même temps une réponse à la stèle dressée en 1653 par Etienne de Flacourt, gouverneur de Fort-Dauphin : «O toi qui arrives, lis notre conseil; il sera utile pour toi, pour les tiens et pour ta vie : méfie-toi des habitants. Salut.» (inscription en latin)
CHANSON VI
Le Roi tente de convaincre une jeune prisonnière qui pleure son amant tué dans la bataille et refuse ses propositions amoureuses. Le Roi respecte sa décision et la laisse libre. Courage et noblesse réciproques.
CHANSON VII
Prière aux dieux Zanhar et Niang. Zanhar est représenté comme le dieu bon, Niang comme l'«esprit malin» et c'est lui qu'il faut apaiser.
CHANSON VIII
Chanson bucolique. Le repos des hommes sous un arbre pendant la chaleur du jour, tandis que les femmes chantent. Puis elles sont envoyées préparer le repas du soir.
CHANSON IX
L'état naturel, déjà mis à mal dans la chanson V, est encore troublé ici, par l'introduction de l'esclavage. Une mère vend sa fille comme esclave, et elle la vend aux Blancs. Chanson en trois parties : le récit, la longue prière de la fille, l'inutilité de cette prière. Voir l'Introduction «Ces princes sont toujours armés les uns contre les autres [...] faire des prisonniers pour les vendre aux Européens».
CHANSON X
La jalousie du Roi. Sa maîtresse Yaouna est partie rejoindre un autre homme. Ils sont exécutés sans autre forme de procés. Droit absolu de vie et de mort du Souverain sur ses sujets. Longue description de la mort, mais sur un ton où se mêle la sensualité amoureuse.
CHANSON XI
Prière à Niang, le dieu redoutable, qui donne la mort à l'enfant nouveau-né. La mort semble acceptée par la mère comme une «cruelle nécessité».
CHANSON XII
Moment fort de l'invitation sensuelle. L'amante rejoint l'homme qui l'attend. Ils passent la nuit ensemble. Texte profondément sensuel et érotique.
Les Chansons Madécasses peuvent se classer selon les différents thèmes qu'elles illustrent :
- des textes qui évoquent la vie de la société malgache (madécasse), la cour du Roi, la guerre (III, IV, VI, X), la religion (VII, XI), les travaux des champs (VIII)
- des textes sensuels, érotiques (II, X, XII)
- des textes qui montrent les rapports avec les Européens, dénoncent l'esclavage et la main-mise coloniale (I, V, IX)
Evariste de PARNY présente ses textes comme des traductions, (ce qu'on trouve encore dans des manuels récents («Textes et Contextes» de Magnard, 1986); sa production s'inscrit dans le contexte d'un exotisme à la mode, la prétendue traduction permet d'ouvrir plusieurs perspectives, tout en se dissimulant :
- d'abord la possibilité de textes sensuels voire érotiques qui reprennent les mythes, et fantasmes des explorateurs (la femme indigène accueillante et amoureuse).
- ensuite, un discours antiesclavagiste, anticolonialiste. Là non plus, de PARNY ne fait par figure d'innovateur ou de solitaire; il se pose en héritier de la Philosophie des Lumières (VOLTAIRE, MONTESQUIEU, DIDEROT)
- et enfin le choix d'une forme libérée des contraintes de la poésie classique. Une cinquantaine d'années avant Aloysius BERTRAND et BAUDELAIRE, on peut dire qu'Evariste de PARNY apparaît comme un des précurseurs du poème en prose. Effectivement les textes sont des texte en prose, par l'absence des traits spécifiques de la poésie, mais ce sont bien des poèmes, par leur ton, leur rythme, leur harmonie (ils seront mis en musique en 1927 par Maurice Ravel).
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© Daniel Viciana

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